Face aux pressions du gouvernement pour introduire un accès aux messageries chiffrées dans le cadre de la lutte contre le narcotrafic, l’Assemblée nationale a opposé une nouvelle fois un refus catégorique. Retour sur un débat brûlant entre sécurité publique et protection des libertés numériques.
La tentative de Retailleau pour affaiblir le chiffrement
Le 21 mars 2025, l’Assemblée nationale a rejeté à une large majorité plusieurs amendements proposés dans le cadre de la proposition de loi contre le narcotrafic. Ces amendements visaient à permettre aux services de renseignement d’accéder aux contenus des messageries chiffrées, comme Signal ou WhatsApp. Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau soutenait cette idée depuis plusieurs semaines, sans succès.
Malgré une reformulation présentée comme « plus douce » des amendements, ceux-ci ont été rejetés en bloc. Le député Éric Bothorel, fervent défenseur des droits numériques, s’est félicité de ce rejet, affirmant que « le chiffrement ne sera pas menacé ».
Cette décision constitue une victoire importante pour les défenseurs de la vie privée, les cryptographes et les acteurs du numérique, qui redoutaient un affaiblissement systémique du chiffrement de bout en bout, essentiel pour garantir la confidentialité des communications.
Le spectre de la « porte dérobée » revient
Le dispositif proposé par Bruno Retailleau n’était pas une « backdoor » classique, mais une variante appelée la « proposition du fantôme » ou « frontdoor ». Elle consistait à intégrer un tiers dans une conversation chiffrée, à l’insu des participants. Cette méthode a été qualifiée de plus dangereuse encore par les experts en cryptographie : une telle brèche pourrait être exploitée non seulement par les autorités, mais aussi par des acteurs malveillants.
Selon les spécialistes, même une “porte d’entrée” introduite légalement ouvre la voie à des failles exploitables techniquement, compromettant tout l’édifice du chiffrement. Le simple fait de créer une telle faiblesse suffirait à rendre les systèmes vulnérables à grande échelle.
Cette critique rappelle un principe fondamental de la cryptographie : la robustesse d’un système repose sur l’universalité et l’absence d’exception dans sa sécurité. Tout accès particulier crée une asymétrie incompatible avec les principes du chiffrement sécurisé.
Sécurité publique vs libertés numériques : un débat sans fin
Les partisans des amendements invoquaient l’urgence de mieux lutter contre les narcotrafics, en ciblant les canaux de communication chiffrés utilisés par certains criminels. Mais pour de nombreux députés, cette logique ne peut justifier une surveillance généralisée ou une atteinte aux droits fondamentaux.
Ils rappellent que d’autres dispositifs déjà en vigueur permettent aux forces de l’ordre d’agir efficacement, sans pour autant affaiblir la sécurité globale du numérique.
Ce refus s’inscrit dans une tendance plus large de la classe politique française à refuser les atteintes disproportionnées aux libertés individuelles, même sous prétexte sécuritaire. Un positionnement salué par les acteurs du numérique, inquiets de l’effet domino que pourrait avoir un tel recul du chiffrement, tant en France qu’au niveau européen.
D’autres mesures controversées adoptées
Si les mesures concernant le chiffrement ont été rejetées, d’autres éléments de la proposition de loi ont été adoptés. Il s’agit notamment :
- De la surveillance algorithmique renforcée, déjà utilisée dans la lutte antiterroriste depuis 2015.
- De la prolongation de l’expérimentation des interceptions satellitaires.
- Du « dossier-coffre », destiné à limiter les fuites d’informations dans les procédures sensibles, mais aussi critiqué pour ses risques sur les droits de la défense.
Ces dispositifs, bien que moins médiatisés, suscitent eux aussi des inquiétudes quant à l’équilibre entre efficacité policière et respect des libertés.
Une vigilance démocratique encore nécessaire
Cet épisode rappelle à quel point le chiffrement est devenu un enjeu politique central. Il ne s’agit plus seulement d’un débat technique, mais d’un affrontement idéologique entre deux visions du numérique : l’une tournée vers le contrôle, l’autre vers la liberté.
La résistance de l’Assemblée montre que les garde-fous démocratiques jouent encore leur rôle, même face à des arguments sécuritaires puissants. Mais la vigilance reste de mise : les tentatives d’instaurer des failles dans le chiffrement risquent de se multiplier dans les années à venir, sous de nouveaux prétextes.